Le 1er avril 2015 avait lieu la vente inaugurale de Genève Enchères au 38, rue de Monthoux, dans le quartier des Pâquis. La jeune maison ouvrait ses portes avec à sa tête un trio d’experts dans leur domaine respectif : Olivier Fichot, commissaire-priseur, Cyril Duval, historien de l’art et l’avocat Bertrand de Marignac. Onze années plus tard, comment se porte l’entreprise dans un contexte international tourmenté ? Les comportements de la clientèle ont-ils changé ? Les objets et les oeuvres proposés aux enchères sont-ils en augmentation ? Pour répondre à toutes nos questions, nous avons contacté un acteur essentiel de cette entreprise, Olivier Fichot.
Sonia Jebsen : Lorsqu’on parle du commissaire-priseur, apparait un homme en costume derrière un pupitre portant un maillet à la main. Cet outil lui sert à l’adjudication scellant la vente des lots en prononçant ces mots « Adjugé ! Vendu ! ». Mais votre rôle commence bien amont. Quelle formation avez-vous suivi ? Quelles sont les qualités indispensables pour exercer votre métier ?
Olivier Fichot : J’ai une double formation droit et histoire de l’art, 4 ans de droit puis 3 ans à l’Ecole du Louvre d’où je suis sorti diplômé en 2008. La France est l’unique pays qui requiert un diplôme pour pouvoir diriger des ventes. Après deux ans de stage obligatoires en maisons de vente, j’ai obtenu officiellement le diplôme de fin d’études et le titre de commissaire-priseur. Bien que non reconnu en Suisse et à Genève en particulier, c’est un titre qui reste néanmoins gage de sérieux pour ceux qui connaissent le marché de l’art.
Un esprit curieux est indispensable si il est au service des affaires ou du management. La rigueur est nécessaire dans le suivi du commerce et l’organisation des ventes. Ma curiosité est toujours aussi vive et j’essaie de ne pas avoir d’a priori. Avec le temps, l’enthousiasme des débuts peut s’éroder alors que les bonnes surprises peuvent apparaître à chaque contact. Un exemple récent : lors de notre dernière journée d’expertise, une dame est venue pour dire qu’elle possédait une oeuvre de Ferdinand Hodler (1853-1918)] et une de Corot (1796-1875)]. Dans ce cas précis. 90% des tableaux signés Corot sont faux. J’aurais pu être dans une posture très sceptique. Mais j’ai laissé la curiosité me diriger pour chaque œuvre, engendrant les recherches et les démarches auprès des experts référents etc. Il s’est finalement avéré que le dessin d’Hodler était tout à fait bon et l’expert de Corot est venu hier de Paris pour conclure qu’il était bien de la main de l’artiste.
Sonia Genève : Genève Enchères a ouvert en 2014. A l’époque, votre seul concurrent était l’Hôtel des ventes/Piguet. Comment vous-êtes vous positionnés sur la place de Genève et dans d’autres cantons ?
Olivier Fichot : En 2014, il n’y avait à Genève qu’une seule maison de vente aux enchères généraliste « sérieuse ». Donc la voie était libre, si je puis dire, car même si des petites structures voient le jour, elles ne représentent pas une réelle concurrence. Notre trio réunit les compétences indispensables au bon fonctionnement de Genève Enchères. Cyril Duval a longtemps travaillé dans une maison de ventes et avec Bertrand de Marignac, ils ont une bonne connaissance du marché local. Nous représentons donc un concurrent majeur pour la maison Piguet active à Genève depuis 40 ans.
Sonia Jebsen : Depuis la crise sanitaire (2020), le secteur de l’art et son marché sont impactés négativement par divers évènements géo-politiques. Le domaine des enchères est-il concerné par ces remous ?
Olivier Fichot : Honnêtement, je ne ressens pas directement cette fébrilité. Mais ce que je dis en mars 2026 ne sera peut-être pas vrai dans deux mois ! Jusqu’à présent, nos activités résistent aux conséquences, à l’exception du cours des métaux précieux (paradoxalement nous sommes inquiets du fait qu’il soit très haut). Pour la première fois, des clients demandent s’il ne vaudrait pas mieux fondre leurs objets plutôt que les mettre en vente. Et puis il y a la volatilité du cours, nous préparons des inventaires deux, parfois trois mois avant la vente. Les taux peuvent énormément varier entre les deux.
Nous possédons une quantité de lots importante avec des valeurs allant de 100 à plusieurs centaines de milliers de francs. Cet état de fait nous permet de garder l’équilibre face au marché. Notre modèle ne repose pas uniquement sur une poignée d’acheteurs capables d’enchérir sur des œuvres de grande valeur, dont certains seront plus sensibles à la conjoncture économique. Mais collectionner a toujours une fin avec des conséquences pour la côte de l’artiste. Il y a quelques années, deux acheteurs s’intéressaient à Pierre-Louis De la Rive (1753-1817) et Rodolphe Töpffer (1799-1843), dont les œuvres se vendaient alors très cher. Puis, l’un des deux a vendu sa collection, et l’autre s’est retrouvé seul, il n’a plus rien acheté et le cours a chuté considérablement. Notre clientèle est diversifiée et nous proposons une grande variété de lots, de maîtres reconnus à des petits objets de décoration qui attirent un large public.
Sonia Jebsen : La majorité des vendeurs vous contactent en raison de changements de vie difficiles (divorce, décès, faillite). Expliquez-nous la partie psychologique de votre approche. Le nombre d’objets a t’il augmenté au cours des années ?
Olivier Fichot : L’ aspect psychologique fait la différence quand nous sommes en concurrence parfois : le choix de vendre avec une maison plutôt qu’une autre ne se base pas uniquement sur le matériel mais sur la qualité du premier rendez-vous. Le lien me tient à cœur depuis le début de ma carrière. Je ne suis pas « social » mais dans le cadre professionnel, le contact doit être le plus agréable possible. Nous en avons confirmation dans les retours de clients. C’est aussi une des qualités de Cyril qui est à l’écoute et agit avec tact durant nos rendez-vous.
En effet, le nombre de lots a augmenté (entre 2500 et 3000 par vente) même si nous essayons d’être plus sélectifs. Nous acceptons de moins en moins d’œuvres sur papier, car elles se vendent moins bien. Malgré tout, les enchères comportent de nombreux tableaux.
Sonia Jebsen : 99% de votre clientèle est située dans la région lémanique. Ce chiffre est-il toujours d’actualité et êtes-vous actifs dans d’autres cantons ?
Olivier Fichot : Le pourcentage est toujours exact. En revanche, nous avons développé un système de journées d’expertise durant lesquelles vous pouvez venir, sans rendez-vous, présenter vos objets. Cette approche nous ouvre les portes des autres régions. Nous en faisons systématiquement deux avant chaque vente, une dans nos locaux à Genève et l’autre, à Lausanne, Neuchâtel, Berne, ou Gstaad. Je vous livre en exemple cette personne qui a traversé le pays pour proposer ses tableaux (dont le Corot) lors de la dernière journée d’expertise
Sonia Jebsen : Genève Enchères a acquis une belle notoriété. Votre clientèle est-elle composée de fidèles ? La jeunesse de votre équipe a t’elle attiré des personnes de la même génération ?
Olivier Fichot : Nous sommes jeunes même si dix ans ont passé ! Notre génération a répondu présent, notamment parmi le public assistant aux enchères. Aujourd’hui, nous mettons en avant notre expérience et notre fiabilité. Nous avons réalisé le but initial avec le positionnement durable de Genève Enchères sur le marché local. Notre équipe entretient un rapport de fidélité avec une clientèle hétéroclite. Nous travaillons de la même manière avec chacun des acteurs : vendeurs, acheteurs, marchands, particuliers, collectionneurs, jeunes couples, familles nombreuses, habitant en ville, à la campagne, en Suisse, à l’étranger…
Sonia Jebsen : Vous organisez trois ventes par an ouvertes au public. La prochaine aura lieu du 27 au 29 avril. Expliquez-nous les principales étapes en amont et quels sont les objets exceptionnels, insolites qui seront présentés.
Olivier Fichot : Nous avons conservé ce rythme de trois ventes, imposant une constance à l’équipe, car il faut pouvoir tenir des délais assez courts. Généralement, la période de consignation se termine deux mois avant la vente afin d’organiser le transport des lots, finaliser leur expertise, les nettoyer, les photographier et envoyer les visuels aux graphistes. Par la suite, il y l’étiquetage des objets, le montage de l’exposition….Ce qui ne laisse finalement que quelques semaines pour remplir une vente, du premier coup de téléphone à la signature du contrat. Entre les deux, nous assumons le contact avec les clients, les rendez-vous, les inventaires sur place, la négociation des commissions, et le débarras des maisons dans le cadre de succession, etc.
La prochaine vente présente le tableau inédit de Corot, mentionné plus haut. Également deux toiles de Max Bill, de la même série, mais venant de deux collections différentes (ce qui est étonnant). Parmi les objets d’exception, il y aura cette jolie pendulette Patek Dôme émaillée, une de ces raretés conjuguant le fleuron de l’horlogerie genevoise avec le talent des émailleurs genevois au XXe siècle. Dans un registre différent, nous présentons un ours en résine de l’artiste contemporain Orlinski et enfin un dessin de Jean Dubuffet. Je ne peux pas encore tout divulguer mais cela promet d’être une très belle vente.
Site web : https://www.geneve-encheres.ch/