Portes ouvertes sur l'univers artistique d'Ulie Schwab
iazzu on Instagram: https://www.instagram.com/iazzu
Liens pour le Magazine :
Sonia Jebsen : Née en Allemagne, vous vivez depuis plus de 50 ans dans le canton de Vaud. Quelles ont été les motivations de votre installation en Suisse ?
Ulie Schwab : Après mes études de langues étrangères en Allemagne, je voulais approfondir ma pratique du français. La Suisse s’est imposée naturellement, autant pour sa langue que pour la beauté de ses paysages, qui m’ont immédiatement séduite. Après avoir publié une annonce dans un journal suisse, j’ai reçu plusieurs propositions. Mon choix s’est porté sur Nyon, où j’ai travaillé en tant qu’assistante de direction dans une entreprise d’articles textiles et d’équipements de haute montagne. Ce premier ancrage professionnel a nourri mon intérêt pour la mode, les matières et le lien entre fonctionnalité et esthétique — un intérêt qui ne m’a jamais quittée.
Sonia Jebsen : Vous êtes connue comme artiste peintre et vous avez établi votre atelier à Bursins en 2009. Quelle formation artistique avez-vous suivi ?
Ulie Schwab : De 1976 à 1977, j’’ai suivi les cours de peinture et de dessin de l’Ecole ABC de Paris, sous la direction du professeur Georges Pacouil. Grâce à ses enseignements, j’ai acquis les bases essentielles, ainsi que les outils nécessaires pour explorer librement la peinture.
Par la suite, j’ai travaillé avec plusieurs peintres, notamment l’artiste Pierre Beck, de La Chaux-de-Fonds. Mais c’est surtout grâce aux nombreuses expérimentations, essais et détours que j’ai trouvé ma voie et inventé mon style. Installer mon atelier à Bursins en 2009 m’a offert un espace privilégié pour poursuivre ce dialogue avec la couleur, la matière et mon regard, en constante évolution.
Sonia Jebsen : Vous avez expérimenté diverses expressions créatives telles que la sculpture, la céramique, la musique. Que signifie cet éclectisme ?
Ulie Schwab : La peinture reste mon ancrage, mais j’ai ressenti le besoin de m’exprimer aussi par la sculpture, la céramique, la musique et la danse. A partir de l’âge de sept ans, mes parents m’ont offert la possibilité d’apprendre à jouer de plusieurs instruments de musique. Cette immersion précoce dans le monde sonore a profondément marqué ma sensibilité et mon rapport au rythme, que l’on retrouve encore aujourd’hui dans mon travail pictural.
Pour moi, ce n’est pas seulement une curiosité : c’est une véritable nécessité. Chaque discipline m’ouvre un langage différent, une manière unique de ressentir et de créer. La danse, par exemple, m’a appris à percevoir le rythme et le mouvement dans l’espace, des notions qui nourrissent ensuite mon travail pictural. Explorer ces différents médiums m’a permis de jouer avec la matière, le volume, le son et le geste, et d’inventer un dialogue entre sensations et émotions. Chacune de ces expériences continue d’enrichir ma créativité et de faire évoluer mon regard sur mon propre travail.
Sonia Jebsen : Les arts ont-ils enrichi votre éducation ?
Ulie Schwab : Mon père peignait, dans un registre figuratif, et ma mère chantait dans un chœur classique. Elle pratiquait aussi l’Ikebana, art floral japonais, que j’ai observé avec fascination et que je pratique toujours.
J’adorais passer du temps dans les musées, m’arrêter devant une toile ou une sculpture, et sentir son énergie . J’ai eu la chance de côtoyer quelques artistes : ma voisine sculptrice, par exemple, m’a fait découvrir la matière et la patience du geste créatif. Toutes ces expériences ont profondément marqué mon regard et mon rapport à la création, semant les graines de curiosité, d’expérimentation et de liberté à la base de mon travail.
Sonia Jebsen : Quel regard portez-vous sur l’enfant que vous étiez ? Aviez-vous des rêves pour l’avenir ?
Ulie Schwab : Timide, introvertie et hypersensible, je m’exprimais difficilement par les mots. Très tôt, j’ai trouvé d’autres langages, tels que la musique, le dessin, la peinture.
Les promenades en forêt m’ont appris à regarder et écouter : la lumière à travers les branches, les formes des feuilles, des fleurs, des champignons, le chant des oiseaux… Mes parents m’ont inculqué le respect de la nature et l’harmonie avec le monde.
Je n’avais pas de plan précis pour l’avenir, sinon de travailler dans le domaine artistique. La petite fille curieuse et contemplative a grandi avec l’art comme moyen de donner forme à ses émotions et à ses impressions, un fil invisible mais permanent.
Sonia Jebsen : Vous avez reçu une formation en médecine traditionnelle chinoise et vous portez un grand intérêt à la culture japonaise. Que trouvez-vous dans ces pratiques et dans ces philosophies de vie bien différentes de notre culture occidentale/européenne.
Ulie Schwab : Ma motivation vient d’un besoin de comprendre le monde et l’humain autrement que par le prisme occidental. La pensée chinoise repose sur trois piliers fondamentaux : la Terre, l’Homme et le Ciel — en d’autres termes la nature, l’être humain et le cosmos. Appliquée à l’homme, cette vision englobe le corps physique, l’énergie et l’esprit. Grâce à la médecine traditionnelle chinoise, j’ai intégré l’équilibre comme une dynamique vivante ainsi que la compréhension de l’humain dans sa globalité. Cette vision rejoint naturellement mon rapport à la nature, à l’art et à la création.
Dans la culture japonaise, je trouve l’attention portée au geste juste, à l’espace, au rythme, à la simplicité et à l’âme de la nature.
Ma pratique de l’Ikebana est un exercice de méditation ouvrant sur l’observation du vivant et le respect de l’équilibre entre le plein et le vide. La beauté se trouve souvent dans la simplicité.
Sonia Jebsen : La galerie de votre site internet (entre 2003 et 2025) confirme l’abstraction dans votre peinture. Vous utilisez des couleurs majoritairement froides et vous les travaillez en couches pour donner de la matière.
En quoi l’abstraction correspond à votre personnalité ? Quel rôle tient la couleur dans votre processus créatif ? Décrivez-nous l’ambiance durant les séances de travail.
Ulie Schwab : L’abstraction correspond à ma personnalité, à ma manière d’être au monde : intuitive, sensible, tournée vers le ressenti plutôt que vers la représentation. L’abstraction me permet d’exprimer ce qui ne peut être formulé par les mots ni enfermé dans une image reconnaissable. Elle laisse place à l’émotion, au silence aussi bien pour moi que pour le spectateur.
La couleur est un élément central de mon travail. Je suis souvent attirée par les tonalités froides, comme les bleus et les verts présents dans la nature. Ces couleurs évoquent le calme, la profondeur et l’introspection, mais aussi le mouvement intérieur. J’utilise aussi des couleurs chaudes (le rouge, le jaune, l’orange ou la couleur rouille) selon mon état d’esprit. Chacune possède une énergie particulière. Je les travaille en couches successives sur une structure préalablement créée, afin de générer de la profondeur, des zones d’ombre et de lumière, accentuées par l’ajout de minéraux qui confèrent à mes toiles des reflets particuliers.
Travailler en série me permet d’explorer une atmosphère, une vibration ou un état intérieur jusqu’à ce qu’il se transforme ou se dissolve. Chaque œuvre demeure autonome, tout en étant reliée aux autres par un fil invisible.
Dans l’atelier, l’atmosphère varie selon les étapes. La préparation de la structure est accompagnée d’une musique très rythmée, insufflant de l’énergie et accompagnant le mouvement du corps. Puis vient un temps plus silencieux et introspectif. Là, mon être entier est concentré, à l’écoute, proche d’une méditation ou d’un état modifié de conscience. Le corps est pleinement engagé : le geste, le rythme, la respiration.
Sonia Jebsen : Les titres de vos œuvres parlent de nos liens intrinsèques avec la planète bleue… C’est évident dans les dernières séries (2023 à 2024) : A new Stage of Consciousness, Towards Wisdom, Spiritual Connection. En ce sens, vos peintures sont-elles la projection de votre évolution spirituelle et de l’humanité en marche ?
Ulie Schwab : Les titres sont le reflet d’un cheminement intérieur et d’un travail constant sur moi-même. Il ne s’agit pas d’une foi religieuse, mais plutôt d’une évolution spirituelle personnelle, d’un éveil progressif de la conscience. Comme mentionné précédemment, les philosophies chinoise et japonaise ont joué un rôle important dans cette approche de la vie et de la création.
Mes peintures ne sont donc pas des affirmations dogmatiques, mais des espaces de résonance, des invitations à ressentir et à réfléchir. Elles traduisent à la fois un cheminement intérieur et une sensibilité à une conscience collective en devenir, où l’humain retrouve sa place au sein du vivant.
Sonia Jebsen : Quels sont les artistes dont vous admirez le travail et qui vous ont, peut-être, influencée ?
Ulie Schwab : Plusieurs artistes m’ont marquée par leur force expressive et leur liberté, notamment Yayoi Kusama, Jackson Pollock, Zao Wou-Ki, Pierre Soulages, Gerhard Richter et Nicolas de Staël.
Nous sommes influencés, consciemment ou non, mais je n’ai jamais cherché à imiter la peinture de qui que ce soit. Mon travail est avant tout une transposition sincère de mon univers intérieur sur la toile. J’ai besoin d’être moi-même, sans suivre une mode ni chercher à plaire, avec simplicité et authenticité.
