Le Festival Ile de La Harpe évoque les grandes révolutions culturelles; celles qui nous ont précédé en forgeant notre imaginaire et celles d’aujourd’hui. Après l’évocation des révolutions romantique, surréaliste et pop, le festival ouvre un nouveau cycle: » l’Art et le vivant », révolution des artistes engagés pour une reconnexion avec les éléments naturels et une célébration du vivant.
Après AQUA en 2024 et TERRA en 2025, c’est l’humain, en tant qu’être appartenant à la nature, qui sera célébré en 2026. Avec ANIMA, nous explorerons la part instinctive et sensible de l’humain, en quête d’un lien profond avec la nature.
Mais ANIMA peut-elle encore renouer avec l’âme du monde ?
Sur terre, la vie dépend d’un processus vital: la respiration, rythmée en deux temps par l’inspiration puis l’expiration, de la naissance à la mort. Pourquoi ce titre pour l’édition 2026 du festival ? L’explication est dévoilée grâce à l’étymologie: en grec et en latin, anima signifie “âme”, dans le sens du souffle vital propre aux humains, aux animaux et aux plantes.
En anthropologie, la croyance intuitive qu’un souffle anime la nature et les êtres vivants est présente depuis la préhistoire et les premiers cultes humains. Dans l’antiquité, l’anima mundi (âme du monde) de Platon est un concept philosophique et spirituel selon lequel l’univers forme un organisme vivant, doté d’une conscience ou d’un souffle vital reliant tous les êtres. Au début du XXème siècle, Carl Gustav Jung, pionnier de la psychologie des profondeurs, place la question de l’âme au coeur de son travail. Selon lui, l’anima (archétype du féminin) et l’animus (archétype du masculin) sont des composantes inconscientes de la psyché chez l’homme et la femme. Anima symbolise la dimension affective , intuitive, sensible et créative, animus fait référence à la logique, l’action, l’affirmation de soi.
Notre société occidentale contemporaine, se caractérise par une forte valorisation du matérialisme, de la pensée rationnelle et par l’omniprésence des technologies au coeur du quotidien. Depuis la révolution industrielle, avons-nous trop misé sur le progrès au profit de notre part spirituelle ? Si nous choisissons de ne pas aborder les croyances religieuses et certains courants de pensée actuels dans l’exposition, adressons nous aux artistes. Ces âmes créatrices n’ont de cesse d’entretenir leur part d’anima et de nous transporter au-delà de la physicalité du monde, pour voir, sentir, entendre, toucher l’invisible.
Ce fut le cas des romantiques, des symbolistes et de certains artistes, pionniers de l’abstraction tels que Wassily Kandinsky, Paul Klee, ou la mystique Hilma af Klint. Grâce au processus artistique, l’âme peut accéder à des plans spirituels supérieurs.
“C’est d’une manière mystérieuse, énigmatique, mystique, que l’oeuvre d’art véritable naît de l’artiste. Détachée de lui, elle prend une vie autonome, devient une personnalité, un sujet indépendant, animé d’un souffle spirituel, qui mène également une vie matérielle réelle – un être”. Wassily Kandinsky “ Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier”
“L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible”. Paul Klee
Les cultures premières, notamment celles des peuples aborigènes d’Australie, trouvent dans l’art pictural un moyen de préserver et de transmettre leur mémoire et leur vision du monde face aux bouleversements de la modernité. Dans ce sens, l’exposition accueille trois peintres majeurs de l’art contemporain aborigène: Janet Long Nakamarra, Abie Loye Kemarre et Warlimpirrnga Tjapaltjarri. Membres de peuples du désert australien, leur pratique artistique constitue un langage culturel et spirituel permettant la transmission des histoires immémoriales, les cérémonies sacrées et la connaissance des territoires. Leurs croyances reposent sur une spiritualité liée à la nature et centrée sur le “temps du rêve”, une dimension intemporelle où les esprits des ancêtres ont créé le monde, les êtres vivants et les paysages.
La pratique de Christian Gonzenbach se situe à la croisée de la sculpture et de l’installation, avec une attention particulière portée aux matériaux et aux phénomènes physiques. Passionné par les sciences, il s’amuse à insuffler une “âme”à ses oeuvres. Sélectionnées dans la série “les dieux quotidiens”, les sculptures en céramique émaillée évoquent un panthéon intime : figures religieuses et super héros coexistent sans hiérarchie et avec humour.
Le travail de l’artiste plasticien Léonard von Muralt résonne avec la thématique anima à travers une double approche, à la fois esthétique et dans sa production. Ses peintures sur bois sont inspirées de motifs vernaculaires et populaires, de mosaïques anciennes (art médiéval et art roman) et d’entrelacs géométriques. Il perçoit ces formes ancestrales comme des clés de lecture d’un monde en perte de repères. La répétition du geste apporte une dimension méditative propice à l’apaisement et à l’introspection.
Le travail photographique de Keight prend sa source dans une démarche méditative, quasi mystique et introspective. Ses expériences méditatives l’ont amené à représenter des manifestations extraordinaires : visions colorées, sorties de corps et dialogues avec les âmes. La pratique de la méditation trouve ses racines en Inde, il y a plus de 2500 ans. Elle a pour but l’éveil, la prise de conscience de l’impermanence, la dissolution de l’ego et l’interconnexion avec tous les êtres vivants.
Artiste en résidence sur la planète terre, Nicolas Vaudroz est un voyageur dans l’âme. Dans un esprit d’émerveillement et de découverte des diverses cultures, il est en quête de l’origine commune, de l’essence de toute chose. Au travers de la méditation, et au service de l’âme du monde, il perçoit des symboles, des formes et des couleurs qu’il retranscrit dans ses oeuvres sur bois ou sur toile.
Michel Ludi est le lauréat du concours du festival. Enseignant d’arts visuels, il sculpte une humanité fragile, locataire fugace sur la planète terre. Il questionne le rapport de force instauré depuis des siècles entre la nature et l’être humain, intrinsèquement soumis à sa finitude. Ses oeuvres en matériaux recyclés incarnent l’absolue nécessité d’une reconnexion avec l’âme du monde.